Il y a des victoires qu’un pays ne devrait jamais effacer. Des moments rares où l’unité nationale s’écrit en crampons et en sueur. Le 14 décembre 2014, à Bata, en Guinée équatoriale, le Tchad battait le Congo 3 buts à 2, remportant la Coupe CEMAC pour la toute première fois de son histoire. Ce jour-là, les Sao ont offert au peuple tchadien bien plus qu’un trophée : un symbole, un souffle, un rêve.

Portés par une génération de talents Casimir Ninga, auteur d’un but en finale, Kidigui Hilaire (capitaine), Mbairamadji Dillah (gardien), Djikoloum Esaïe, Constant Madtoingué,… Les Sao ont fait vibrer tout un pays, même depuis l’étranger. Loin du terrain, à N’Djamena, la liesse populaire témoignait de l’attachement profond d’un peuple à ses couleurs, à ses espoirs. On parlait alors de relance, de réforme, d’avenir.

Mais onze ans plus tard, qu’avons-nous fait de ce triomphe ? Rien ou presque. Les héros de 2014 vivent aujourd’hui dans l’oubli, sans reconnaissance officielle, sans valorisation nationale. Pas un tournoi commémoratif, ni une rue à leur nom moins encore une chronique régulière pour entretenir leur souvenir.

Casimir Ninga est passé par la Ligue 1 française, mais n’a jamais été honoré comme il se doit au pays. Kidigui Hilaire, capitaine exemplaire, vit loin des radars. Dillah, gardien irréprochable, n’a pas eu la carrière qu’il méritait. Djikoloum Esaïe, Constant Madtoïngué,… talentueux et technique, ont été vite oublié. Quant au sélectionneur Emmanuel Trégoat, il est reparti sans qu’aucune structure ne prenne le relais.

De l’avis de certains dirigeants, « ce gâchis n’est pas seulement humain : il est politique, il est structurel. Le sport tchadien, et notamment le football, souffre d’un manque chronique de mémoire, d’investissement et de vision. Le pays gagne puis oublie, pire il efface. »

« Pourtant, 2014 aurait pu tout changer. Ce trophée pouvait devenir le point de départ d’une vraie politique sportive : former, encadrer, professionnaliser, impliquer les anciens, développer une économie autour du sport. Mais rien onze ans après, on en est encore à se battre pour un terrain d’entraînement décent. » renchérient-ils.

Alors, que reste-t-il ? Quelques vidéos floues sur Internet, quelques souvenirs chez les passionnés et surtout, un énorme vide : celui d’un pays qui ne sait pas protéger ses gloires, ni construire sur ses réussites. Cette amnésie nationale est terrible ; elle nous condamne à repartir de zéro à chaque génération. On célèbre un jour, on oublie le lendemain.

Le sport est mémoire, le sport est transmission, le sport est vision. Le Tchad, lui, regarde ses exploits passés comme des accidents. Si nous ne transformons pas nos victoires en leviers de transformation, alors elles ne servent à rien, ou presque.

« Il est temps de se réveiller. Non pour pleurer le passé, mais pour en faire un repère. La Coupe CEMAC 2014 ne doit plus être un souvenir lointain. Elle doit redevenir un modèle, un signal, un point de relance. Nos enfants doivent connaître ces noms, ces visages, cette fierté. » Concluent-ils.

On ne bâtit pas un football fort sans racines, on ne construit pas l’avenir en effaçant l’histoire.

Gaëlle ELSOU