Ils courent derrière les matchs comme les joueurs derrière un ballon. Carnet à la main, téléphone défaillant, ils sillonnent les stades poussiéreux, interrogent les athlètes, écrivent la mémoire sportive du pays mais dans l’ombre. Épuisés, ils s’asseyent sur un vieux banc brûlant de soleil, souvent réservé aux secouristes. Ils ne vivent plus ils survivent. Et cette survie, aussi admirable soit-elle, ne devrait pas être la norme.

Le journaliste sportif est censé être un pilier du développement des disciplines sportives. Il valorise, analyse, critique, inspire. Mais chez nous, il est relégué en marge. Dans la majorité des rédactions, la rubrique sport est une arrière-salle sans budget, sans considération, parfois sans même une page attitrée.

Les journalistes sportifs doivent tout faire : écrire, photographier, se déplacer, tout faire ou presque. Très peu sont rémunérés, encore moins équipés. Aucune prime, aucun contrat stable, aucune assurance. Ce n’est plus de la vocation, c’est de l’héroïsme.

On les voit souvent arriver à la dernière minute, essoufflés, après avoir négocié un transport à crédit ou fait plusieurs kilomètres à pied sous un soleil de plomb. Certains couvrent des tournois entiers avec un simple téléphone fissuré, un carnet usé dans la poche, et aucun badge d’accès officiel. Ils se faufilent entre les barrières, prennent des notes debout faute de chaise, capturent des images à bout de bras, puis rentrent le soir pour rédiger à la lueur d’un écran cassé, sans garantie d’être publiés ni même payés. Voilà le quotidien de nombreux journalistes sportifs tchadiens : une lutte discrète, mais acharnée, pour que le sport vive dans les colonnes, même quand rien ne les y aide.

Comment prétendre valoriser le sport sans former ceux qui le racontent ? Aucune institution publique ne propose de cursus en journalisme sportif. Résultat : des jeunes débordants de passion, mais mal outillés, livrés à eux-mêmes. On leur demande d’être journalistes, photographes, vidéastes, mais sans leur donner la moindre arme professionnelle.

Cette absence de formation technique mine la crédibilité du secteur. Et pourtant, ce ne sont pas les talents qui manquent. Ce qui manque, c’est une volonté institutionnelle de structurer ce pan essentiel du journalisme.

Les journalistes tchadiens ne sont pratiquement jamais invités aux grandes compétitions internationales. Pas d’accréditations, pas de soutien du ministère, pas de budget alloué. Le pays se prive ainsi de vitrines de visibilité et de réseautage. Pendant que d’autres nations exposent leurs journalistes à la CAN, aux Jeux Africains ou aux Mondiaux, les nôtres regardent depuis un écran, sans même pouvoir faire entendre la voix du Tchad.

On ne bâtit pas un sport national sans presse sportive forte. Il est temps de créer une formation spécialisée reconnue, mettre en place une association nationale crédible, imposer une rubrique sport dans tous les médias, allouer un fonds spécial pour couvrir les événements nationaux et internationaux et mettre fin au mépris administratif envers cette profession utile.

Le journalisme sportif tchadien est aujourd’hui maintenu en vie par la seule passion de ses acteurs. Mais la passion a ses limites. Ce métier mérite mieux. Il mérite un statut, une reconnaissance, une structuration. Tant qu’on laissera ces soldats de l’information sur la touche, c’est tout le sport tchadien qui restera invisible.

Si le Tchad veut bâtir une grande nation sportive, il doit d’abord cesser d’ignorer ceux qui écrivent ses exploits. Le journaliste sportif n’est pas un figurant. Il est un acteur central. Il est temps de lui rendre la parole et la place qu’il mérite.

Bref, on ne peut aimer le sport en ignorant ceux qui le racontent.

Gaëlle ELSOU