Du cheval de guerre au jockey de brousse, la course hippique traverse l’histoire tchadienne depuis des siècles. Retour sur une discipline populaire, tour à tour glorieuse et fragilisée.
Au Tchad, le cheval n’a jamais été un simple animal de trait. Longtemps signe de noblesse et de prestige, il accompagne l’histoire du pays bien avant l’apparition des courses organisées. Selon les travaux d’ethnographie disponibles sur la région, l’élevage équin s’y serait développé dès les débuts de l’ère chrétienne, précédant même celui du dromadaire, à des fins militaires et de prestige. Dans le Borkou-Ennedi-Tibesti, des œuvres d’art rupestre, notamment à la guelta d’Archei, représentent déjà des cavaliers en mouvement preuve que le cheval fait partie du paysage culturel tchadien depuis l’Antiquité.
Une discipline née dans les années 1960
C’est cependant à la fin des années 1960 que la course hippique s’organise véritablement en discipline structurée. Les récits divergent légèrement sur les détails de sa naissance : certaines sources situent la création de l’Association d’encouragement pour l’amélioration des races des chevaux du Tchad (AEARCT) dès 1963, à l’initiative du président Ngarta Tombalbaye à l’occasion de la visite du roi Fayçal d’Arabie saoudite, avec l’objectif de soutenir le monde rural. D’autres travaux évoquent une création un peu plus tardive, à la fin de la décennie, portée notamment par Abdoulaye Lamana. Ce qui est certain, c’est qu’en 1970, l’association importe six chevaux Selle français du Limousin pour les croiser avec les races locales, dans une logique d’amélioration génétique du cheptel équin national.
La discipline se popularise alors très rapidement, aussi bien chez les populations musulmanes du Nord que chez les communautés chrétiennes du Sud. À Hadjer Lamis dans le canton Afrouk, des courses se tiennent chaque vendredi, samedi et dimanche, et les paris sportifs qui les accompagnent génèrent d’importants revenus : selon un ancien dirigeant de l’association cité par la presse régionale, certaines courses pouvaient rapporter entre 10 et 15 millions de francs CFA de mises en une seule journée à l’époque faste de la discipline.
Un long déclin
Cet âge d’or ne dure cependant pas. À partir des années 1980, plusieurs facteurs conjugués fragilisent durablement la course hippique tchadienne : les guerres et l’instabilité politique qui traversent le pays, la vente de certains des meilleurs étalons vers le Nigeria voisin, et surtout le rejet progressif des paris par une large partie des propriétaires musulmans, pour qui les jeux d’argent sont contraires aux principes religieux. Cette désaffection prive les écuries d’une ressource financière essentielle et pousse nombre d’entre elles à se tourner vers les compétitions internationales pour continuer à exister.
La décennie 2000 apporte son lot d’épreuves supplémentaires. Entre 2006 et 2008, des attaques de milices à cheval dans l’Est du pays, à la frontière soudanaise, ternissent l’image du cheval, davantage associé à la violence qu’au sport. Puis, début 2019, une grave épidémie de peste équine décime environ 300 000 chevaux et ânes à travers treize provinces du pays un coup dur supplémentaire pour un secteur déjà affaibli.
Des éclaircies malgré tout
Malgré ce déclin, la passion tchadienne pour le cheval ne s’éteint jamais complètement. En juin 2014, le Tchad remporte la course hippique internationale de Maroua, au Cameroun, preuve que le niveau des chevaux et cavaliers tchadiens reste compétitif sur la scène régionale. En avril 2019, la monture du président Idriss Déby s’impose sur la course de 10 kilomètres du Festival international des cultures sahariennes, disputée dans le désert face à 92 concurrents une preuve que cette discipline cherche à retrouver ses lettres de noblesse.
Aujourd’hui placée sous la tutelle du ministère de l’Élevage, l’AEARCT organise toujours des courses officielles à N’Djaména. Une trentaine d’écuries s’y affrontent chaque dimanche et se retrouvent une fois par mois pour de grands prix sponsorisés par des entreprises telles que Orabank, Airtel, … Pour intégrer ce circuit professionnalisé, chaque propriétaire doit s’acquitter d’un droit d’entrée et d’une cotisation annuelle donnant accès à une carte d’adhérent un cadre organisé, loin des standards européens, mais bien réel.
Deux Tchad hippiques
Le paysage actuel de la course hippique tchadienne se divise en réalité en deux mondes bien distincts. Dans la capitale, la discipline s’est professionnalisée : calendrier fixe, code de conduite, écuries structurées portant parfois le nom de leur propriétaire, comme l’écurie Geyser d’un ancien ministre du Développement pastoral. En brousse, en revanche, la tradition reste beaucoup plus informelle : les chevaux courent au nom d’une tribu ou d’une famille, sans notion d’écurie, dans des compétitions qui servent parfois à trancher des différends d’honneur entre communautés.
C’est cette culture rurale, plus proche des racines historiques de la discipline, que met en lumière la saison hippique organisée chaque fin d’année à l’hippodrome de Biligoni, dans la province du Barh el Gazel. Là-bas, les 4×4 et les branches de savonniers servent de tribunes improvisées à des milliers de spectateurs venus encourager des cavaliers montés à cru. Le 29 mai 2023, une autre étape marquante a eu lieu à l’hippodrome de Ouka, à Djarmaya, avec des courses disputées sur 1 500, 1 600, 1 700 et 1 800 mètres, suivie d’une nouvelle édition en mai 2024 à Hadjer-Lamis.
Une tradition à préserver
Malgré cette vitalité populaire, l’avenir de la course hippique tchadienne reste incertain. La disparition progressive des paris a privé la discipline d’une bonne partie de son autofinancement, la rendant aujourd’hui presque entièrement dépendante des subventions publiques. Le désintérêt grandissant d’une partie de la jeunesse, davantage tournée vers le football ou les sports urbains, inquiète également les anciens du milieu, qui redoutent de voir s’éteindre une tradition vieille de plusieurs générations.
Reste que le potentiel est là : un cheptel équin varié, avec quatre races recensées sur le territoire tchadien (Bahr-El-Ghazal, Barbe-Arabe, Dongola et Poney du Logone), une pratique équestre profondément enracinée dans la culture du Nord comme du Sud, et une jeunesse rurale toujours initiée très tôt à la monte. De quoi nourrir l’espoir qu’avec un accompagnement institutionnel renouvelé, la course hippique retrouve, dans les années à venir, l’éclat populaire qu’elle a connu à ses débuts.
Le Sportif


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