Sur la liste des disciplines couvertes par ce média, le rugby occupe une place à part : ni absent, ni vraiment présent. Une fédération existe depuis plus de vingt ans, une poignée de clubs portent le flambeau à N’Djamena, et le Tchad est officiellement membre à part entière de Rugby Afrique depuis 2014. Mais dans les faits, l’activité du ballon ovale tchadien tient aujourd’hui davantage du symbole que d’un sport structuré : pas de championnat régulier observé, pas de sélection nationale présente sur les grandes compétitions continentales, et une fédération qui a publiquement reconnu, ces dernières années, fonctionner sans moyens. Voici ce que l’on sait précisément de l’état du rugby tchadien aujourd’hui, et ce qu’il faudrait pour qu’il change de visage.

Un sport né dans les casernes, resté largement confidentiel

Le rugby arrive au Tchad dans les années 1970, importé par le détachement de l’armée française alors présent dans le pays, puis plus largement diffusé à la faveur de l’opération Épervier. Pendant longtemps, il reste une pratique quasi exclusivement militaire avant de commencer à se propager dans la société civile environ une décennie plus tard. La Fédération Tchadienne de Rugby (FTR) voit le jour en 2003, avec un premier statut de membre observateur auprès de la Confédération Africaine de Rugby devenue depuis Rugby Afrique. Il faudra attendre 2014 et une Assemblée générale tenue au Botswana pour que la fédération tchadienne accède au statut de membre de plein droit, une reconnaissance présentée à l’époque par ses dirigeants comme la conséquence d’une discipline en progression, portée notamment par le programme « Get Into Rugby » (GIR) auprès des juniors et par des résultats jugés honorables de la sélection senior dans les compétitions de sa zone.

Plus de dix ans après cette intégration, le tableau est resté largement stationnaire. Deux clubs sont aujourd’hui identifiés comme les piliers de la pratique à N’Djamena, le Faucon Rugby Club et l’Ouragan, sans qu’un véritable championnat structuré, avec calendrier régulier et plusieurs formations engagées, ne soit aujourd’hui visible dans l’actualité sportive nationale.

Une fédération qui a publiquement reconnu fonctionner sans moyens

Le constat le plus net sur l’état du rugby tchadien vient de sa propre fédération. Interrogé en janvier 2023, son président, Moïse Tchombe Luc, dressait un bilan sans détour pour l’année écoulée : aucune activité sportive organisée en 2022, faute de moyens financiers, et aucune somme reçue malgré des conventions signées avec les institutions en charge du sport au Tchad. La fédération avait pourtant préparé une sortie pour une compétition à Bujumbura, au Burundi, avec un budget évalué à 30 millions de francs CFA un projet resté lettre morte, faute de financement, à la grande déception des joueurs concernés.

Pour la suite, le président affichait toutefois des objectifs concrets : la mise en place de ligues provinciales à Bongor, Koumra et Am-Timan, en attente d’autorisation pour fonctionner, ainsi que la réorganisation d’une équipe féminine de rugby. Plusieurs années plus tard, ces chantiers ne semblent pas avoir débouché sur une activité visible et régulière, à en juger par l’absence quasi totale du Tchad dans l’actualité du rugby continental depuis lors le pays ne figure notamment pas parmi les nations engagées dans les éditions 2024 et 2025 de la Coupe d’Afrique de rugby à XV, ni dans les compétitions féminines organisées par Rugby Afrique sur la même période.

Un encadrement technique qui repose sur peu d’épaules

Au-delà du financement, c’est toute la chaîne d’encadrement qui montre ses limites. Le Tchad dispose d’entraîneurs et d’arbitres de rugby formés, de catégories 1 et 2 une ressource humaine que la fédération reconnaît elle-même comme le socle sur lequel repose aujourd’hui l’essentiel de l’activité. Mais un maillon central manque : le poste de Directeur Technique National n’est pas pourvu, ce qui prive la discipline d’une coordination technique unifiée entre les clubs, les arbitres et les sélections.

Autre obstacle, plus matériel encore : l’absence de terrain dédié au rugby. Faute d’infrastructure propre, les pratiquants s’entraînent et jouent sur les installations du football une solution de fortune pour un sport qui, par nature, est l’un des plus exigeants en ressources. Une équipe de rugby à XV mobilise quinze joueurs sur le terrain et un effectif élargi pouvant atteindre vingt-cinq personnes, ce qui implique des besoins en équipements, en encadrement et en logistique nettement supérieurs à des disciplines individuelles ou à effectif plus réduit. C’est précisément ce différentiel de moyens qui, selon les responsables fédéraux eux-mêmes, freine le développement du championnat local.

Des signaux de relance, à confirmer dans la durée

Tout n’est cependant pas figé. Le programme « Get Into Rugby », orienté vers l’initiation des plus jeunes au sport, continue d’être présenté par la fédération comme un axe de développement prioritaire, avec l’ambition de faire émerger une nouvelle génération de pratiquants attirée par un sport souvent perçu, à tort selon ses promoteurs, comme excessivement violent. Le vice-président de la fédération évoque même, comme horizon lointain, l’objectif des Jeux Olympiques pour les jeunes talents qui s’investiraient dans la discipline dès aujourd’hui.

Sur le plan institutionnel, l’objectif affiché reste celui de la mise en place de véritables clubs et ligues à travers le pays, condition jugée indispensable pour permettre l’organisation de championnats ou de tournois réguliers, plutôt que des initiatives isolées. C’est, en creux, l’aveu que cette structuration de base considérée comme acquise dans des disciplines comme le football ou le basketball au Tchad reste à construire pour le rugby.

Ce qu’il faudrait pour que le rugby tchadien change d’échelle

Sécuriser un financement minimal et récurrent. L’échec de la sortie de Bujumbura en 2022, faute de budget, illustre une fragilité que la discipline ne pourra pas dépasser sans un appui financier stable, qu’il vienne de l’État, de partenaires privés ou de la coopération internationale — d’autant que des programmes de développement du rugby en Afrique, portés notamment par Rugby Afrique avec des partenaires comme la Fédération Française de Rugby, existent déjà sur le continent et pourraient constituer des points d’appui à solliciter.

Pourvoir le poste de Directeur Technique National. Sans cette fonction de coordination, l’encadrement reste dispersé entre les bonnes volontés des entraîneurs et arbitres déjà formés, sans vision technique unifiée pour faire progresser le niveau de jeu et structurer la formation des jeunes.

Donner au rugby un espace de jeu propre. Le partage des infrastructures avec le football n’est pas tenable à terme pour un sport aussi consommateur de surface et de matériel. Même un terrain modeste, dédié ou partagé selon un calendrier clair, marquerait un signal fort envers les pratiquants.

Transformer les clubs existants en compétition régulière. Faucon Rugby Club et Ouragan ont le mérite d’exister ; l’enjeu est désormais d’élargir ce socle à d’autres formations, à N’Djamena puis dans les provinces évoquées comme Bongor, Koumra ou Am-Timan, pour faire émerger un véritable championnat suivi dans la durée.

Communiquer sur les initiatives existantes. Le programme Get Into Rugby et les efforts de relance évoqués par la fédération méritent une couverture médiatique régulière pour exister aux yeux du public et, potentiellement, attirer l’attention de sponsors aujourd’hui absents de la discipline.

En résumé

Le rugby tchadien n’est pas un sport qui n’a jamais existé : c’est une discipline qui a connu une reconnaissance internationale réelle en 2014, qui dispose d’un encadrement technique qualifié, même incomplet, et qui conserve une fédération en activité malgré des années difficiles. Mais l’écart entre cette structure institutionnelle et la réalité du terrain  l’absence de championnat visible, de sélection active sur la scène continentale, d’infrastructure dédiée reste considérable. La discipline a, à plusieurs reprises ces dernières années, affiché des intentions de relance : ligues provinciales, équipe féminine, programme jeunesse. La question, pour les prochaines saisons, est de savoir si ces intentions trouveront enfin les moyens financiers et organisationnels nécessaires pour devenir une réalité durable, plutôt qu’une nouvelle promesse sans suite.

Le Sportif